L’intelligence artificielle générative est en train de modifier profondément notre rapport au savoir, à l’apprentissage et à la transmission des connaissances. Depuis l’apparition de ChatGPT, à la fin de 2022, son développement a été particulièrement rapide et son utilisation s’est progressivement étendue au domaine de l’éducation. Dans de nombreux pays, les élèves et les étudiants ont commencé à recourir à ces nouveaux outils pour rechercher des informations, résoudre des exercices ou préparer leurs travaux. Il en est de même pour les enseignants, qui peuvent les utiliser pour préparer leurs cours et enrichir leurs pratiques pédagogiques.
La situation et le rythme de cette évolution ne sont naturellement pas les mêmes dans tous les pays. La Tunisie ne saurait être assimilée, sans précaution, aux systèmes éducatifs des pays de l’OCDE, ni en termes d’équipement numérique, ni en termes d’usages, de formation ou de cadre institutionnel. Cette différence de situation ne diminue toutefois en rien l’intérêt de réfléchir aux enjeux liés à l’utilisation de cette nouvelle technologie.
Car l’enjeu essentiel n’est pas seulement de savoir à quelle vitesse l’intelligence artificielle va pénétrer nos établissements scolaires et universitaires. Il est surtout de déterminer comment nous voulons l’utiliser : comme un moyen de faciliter certaines tâches, comme un nouvel outil pédagogique susceptible d’améliorer les apprentissages, ou au contraire comme une technologie qui pourrait se substituer à l’effort intellectuel et au jugement de l’enseignant.
C’est dans cette perspective que le Forum Ibn Khaldoun a retenu comme article de référence pour le mois de septembre 2026 la contribution d’Andreas Schleicher, directeur de la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE, que nous publions ci-après. Son analyse présente un intérêt particulier parce qu’elle évite à la fois l’enthousiasme technologique et le catastrophisme.
Comment utiliser efficacement l’IA générative dans l’éducation ?
« L’intelligence artificielle générative (GenAI) s’est rapidement imposée dans les pays de l’OCDE et ailleurs. Dans les établissements scolaires, les élèves consultent désormais des robots conversationnels pour faire leurs devoirs et les enseignants les utilisent pour préparer leurs cours.
Cette révolution s’est produite dans un laps de temps remarquablement court : ChatGPT n’a été lancé qu’à la fin de 2022. Le potentiel de la technologie a alimenté sa diffusion rapide.
Contrairement aux vagues précédentes de technologies éducatives, la plupart des outils d’IA générative sont accessibles gratuitement à toute personne disposant d’un téléphone mobile (et, pour les modèles les plus puissants, d’une connexion Internet). L’expérience utilisateur est intuitive et ne nécessite ni formation préalable ni compétence technique.
De plus, la polyvalence de la technologie lui permet de prendre en charge un large éventail de tâches, de la rédaction de dissertations à la création d’expériences d’apprentissage, le tout en quelques secondes seulement.
Vu les capacités de l’IA générative, son adoption rapide dans les contextes éducatifs n’a rien de surprenant. Les Perspectives de l’OCDE sur l’éducation numérique 2026 (en anglais) soulignent qu’elle offre de nombreuses opportunités, mais comporte aussi des risques.
Les outils de GenAI peuvent soutenir les apprentissages lorsqu’ils sont guidés par des objectifs pédagogiques clairs ou conçus spécifiquement pour l’éducation. En revanche, lorsque l’IA supprime l’effort cognitif essentiel à l’apprentissage, les élèves accomplissent leurs devoirs certes plus rapidement et avec de meilleurs résultats, mais leur compréhension s’en trouve moins consolidée. Cela peut nuire à leur capacité d’apprentissage, à leur capacité de lecture approfondie, à leur attention et à leur persévérance.
Sans objectif pédagogique clair, l’IA générative peut favoriser ce que les chercheurs appellent la « paresse métacognitive » et le désengagement.
Des études montrent que l’usage d’outils de GenAI non spécifiquement éducatifs présente des limites pour l’apprentissage. Par exemple, bien que les élèves fournissent effectivement de meilleures réponses lorsqu’ils étudient avec un outil de GenAI généraliste, une fois les examens venus et l’accès à l’IA retiré, leur avantage sur les autres élèves disparaît et leurs résultats sont comparativement moins bons.
Même si une utilisation pédagogique d’outils d’IA générative généralistes peut fonctionner, les outils spécialisés, conçus spécifiquement pour l’apprentissage, semblent plus prometteurs. Ils doivent cependant être élaborés avec une intention pédagogique claire et s’appuyer sur les sciences de l’éducation et la pédagogie.
Les évaluations montrent que ces outils peuvent souvent conduire à de meilleurs résultats d’apprentissage, par exemple lorsqu’ils sont utilisés comme partenaires créatifs ou collaboratifs, ou comme assistants virtuels de recherche. Les premières études sur le sujet suggèrent notamment que des IA génératives spécialisées peuvent améliorer la performance des tuteurs humains.
Selon une étude sur des tuteurs en mathématiques, une fois assistés par une IA générative spécialisée, les moins expérimentés d’entre eux ont utilisé de meilleures stratégies pédagogiques que ceux qui n’étaient pas assistés par l’IA, ce qui a conduit à une amélioration significative de la maîtrise des mathématiques chez leurs élèves.
D’autres recherches suggèrent que l’utilisation d’un outil conversationnel de formation des enseignants, qui permet aux enseignants débutants de s’entraîner à enseigner avec des élèves simulés, peut améliorer leur niveau de préparation et leur confiance. Bien que ces études soient prometteuses, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour évaluer la véritable efficacité de ces outils dans différents contextes éducatifs.
À l’avenir, il est clair que l’IA générative n’est pas une baguette magique qui résoudra tous les problèmes de l’éducation. Elle peut amplifier aussi bien les bonnes pratiques pédagogiques que les mauvaises.
Les gouvernements et autres parties prenantes doivent veiller à ce que l’IA générative soit utilisée à bon escient, afin d’enrichir l’apprentissage et non de remplacer l’effort cognitif des élèves ou le jugement professionnel des enseignants.
Les pouvoirs publics devraient encourager le développement et l’utilisation d’outils explicitement conçus pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage, co-créés avec les enseignants et les élèves, et évalués au moyen d’évaluations rigoureuses.
Ainsi, l’IA générative pourra soutenir les enseignants et les élèves, et son utilisation les dotera de compétences numériques importantes pour réussir sur le marché du travail de demain et, plus largement, pour évoluer dans des sociétés qui seront de plus en plus exposées à l’IA. »
Andreas Schleicher Directeur de la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE
Forum Ibn Khaldoun, le 5 septembre 2026. Document complet en téléchargement dans le bloc PDF ci-dessous.